Des années qu’il voyageait sur le pouce !

Jamais, il n’emportait autre chose que ce large sourire qu’ornaient deux rangées de canines larges et acérées.

Au fond, il tenait là, son atout essentiel car par beau temps, l’automobiliste providentiel apercevait une espèce de dentier en suspension rutilant au bord de la route. Bien sûr cet éclat avait de quoi surprendre mais l’attention était attirée. C’était certain.

Par un matin clair, une jeune conductrice remarqua ce phénomène lumineux et s’arrêta aimablement.

Ils roulèrent des années. Ils s’aimèrent et traversèrent toutes les frontières.

Frétillant comme un chiot qui va au bois, il bondissait de siège en siège, la truffe toujours collée à la vitre. Les paysages défilèrent comme au ciel passent les nuages.

Un matin comme tous les autres, la voiture pris le bas côté et il sortit par la porte arrière. Il se précipita et embrassa du regard les hautes herbes des plaines qui menaient aux Rocheuses.

Ou étaient-ils ? Il n’en savait rien. Le spectacle qui se déployait sous ses yeux était hallucinant. Le vent caressait la terre entière, les herbes ondulaient telle une mer amoureuse. Quelques pygargues gracieux dessinaient des tourbillons hypnotiques. Il discernait aussi l’odeur des crinières sauvages qui ne tarderaient plus à dévoiler leurs échines indomptables. Sa truffe ivre humait un bonheur de partout.

Il n’entendit ni le claquement sourd, ni le bruit du moteur. C’est que lorsque le vent s’enlace dans les hautes herbes, une douce mélodie vous étourdit et vous donne envie de fredonner. A travers les herbes, il distingua à peine un point noir mobile sur l’horizon.

La stupéfaction avait raidi ses muscles et ses longues oreilles  s’étaient redressées comme des paratonnerres.

Quelle direction prendre ? Il l’ignorait pour la première fois de sa vie. Lui qui avait toujours su qu’il fallait suivre en toute circonstance  les effluves d’un rôti, d’une grillade prometteuse ou quelques salaisons alléchantes. Il avait toujours en lui ce sourire énorme mais il en avait perdu le souvenir. Il faut bien l’admettre voyager dans ces conditions n’allait pas être une gageure.

Il lui fallait une direction, une niche, un sourire, des enfants pour jouer, un sofa pour semer ses long poils et aussi un chat pour se chamailler !

Jadis, il avait entendu des gens parler de la mort.  C’est vrai il avait cherché à comprendre, enfin, à conceptualiser mais il ne voyait pas quel goût ce genre de mets pouvait avoir. Était-ce salé ou alors plutôt du genre sucré ? Il était plutôt salé. Mais la mort non, il ne voyait pas très bien.

La première perche qu’il trouva ce fut une chanson, que jadis il avait entendu dans un chenil et dont il se souvenait très bien. Oui, un air vraiment qui lui trottinait dans la tête : « Ain’t got no home, ain’t got no shoes, ain’t got no love, ain’t got no faith ». Oui, il fallait le voir secouer joyeusement la queue tandis qu’il reprenait la route qui traversait l’Alberta.

Sur des milliers de kilomètres.

Il chantonnait sa ritournelle tendant l’oreille à chaque camion qui filait vers l’Alaska.

Il était heureux que cet hymne soit d’une jeune femme noire. C’était un atout qui lui convenait parfaitement.

Novembre approchait sur les Rocheuses.

Les premiers flocons recouvraient déjà son poil splendide.

Il pressait un peu l’allure, son estomac le tiraillait un peu.

Ah que de rôtis magnifiques il avait rêvés.

Il savait qu’il dormirait au chaud ce soir…

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